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Lundi 25 mars 199*
Le printemps n’était pas encore arrivé sur Kamakura. Le Japon attendait chaque année fiévreusement les premiers
signes de la nouvelle saison, en guettant la floraison des cerisiers. Lorsqu’enfin il arrivait, la vague partait
de l’extrême sud ouest de l’archipel pour conquérir ville après ville, le pays entier. Kamakura faisant partie du
Kanto, la région de Tokyo, l’ancienne capitale
n’était pas servie dans les premières en cerisiers en fleurs . Après elle, la vague s’attaquait au nord du Japon, le
Tohoku, puis traversait la mer pour recouvrir de rose la grande île du nord, Hokkaido.
Pour qui avait contemplé une fois cette explosion de rose , il était facile de comprendre la ferveur qui entourait
l’événement. On racontait que certains japonais suivaient la vague du nord au sud, s’offrant quelques semaines
roses. Lorsque des villes aussi belles que Kyoto se couvraient de leurs parures, nombreux étaient ceux qui venaient
admirer les rues et les temples connus sous cette multitude de fleurs de cerisiers.
Greg en était là de sa pensée vagabonde, délaissant pour un instant ses soucis du moment, lorsqu’il regretta de ne
pas avoir pu repousser d’un mois de plus cette affaire de papiers douteux, pour profiter de la saison. Un coup d’œil
à sa montre lui indiqua qu’il était 14 heures 10. Encore 50 minutes pour peaufiner son plan, si l’on pouvait parler
d’un plan. Comment allait réagir chacun de ses interlocuteurs, il n’en savait rien. Arriverait-il à arracher Akiko
aux griffes des marchands de femmes ? Arriverait-il à convaincre Alan qu’il n’avait plus rien à voir dans ces
histoires de voyages lunaires pipotés ?
Il lui restait du temps, il s’accorda encore un peu de rêverie sur ce banc depuis lequel il voyait bien la statue . Il chercha à se souvenir de son dernier voyage au
Japon pendant la saison rose. Il avait justement fait halte à Kyoto quelques jours. Magnifique ! La ville était
complètement changée. Une atmosphère particulière y régnait, et il avait adoré flâner sous les allées d’arbres pour
tout revoir. Le fameux chemin des temples à l’est de la ville, le chemin des philosophes était pour l’occasion
magnifique... Et puis, il avait retrouvé Miyuki, la sœur d’Hamada pour aller vers un autre symbole de l’archipel du
soleil levant : le Fuji ! Fuji-san, monsieur Fuji comme ils disent ici... Il se souvenait d’avoir aperçu maintes
fois ce cône majestueux qui dominait toute la région. Là aussi, il comprenait facilement la fascination des japonais
pour cette montagne si haute et de forme si pure qui illustrait tant de peintures et de photographies typiques du
pays. Depuis Tokyo, il avait souvent aperçu sa forme majestueuse qui était pourtant à plus de 100 kilomètres.
La balade avec Miyuki les avaient emmenés faire quelques tours en bateau sur les lacs autour de la montagne.
De là, il avait pu admirer la région environnante. Il faisait encore assez froid, et la saison rose n’avait pas encore
commencé. Miyuki avait organisé quelques étapes dans de petits ryokans traditionnels autour du Fuji. Souvenirs
visuels, souvenirs gastronomiques, souvenirs des onsens, les fameux bains du pays s’entremêlaient dans sa
mémoire...
Il fit une nouvelle interruption dans son rêve tout éveillé, pour s’amuser à constater qu’il avait commencé à
revoir toutes les images classiques de ce pays. Etait-ce un signe, comme ces gens qui revoient en quelques secondes
leur vie défiler, alors qu’ils sont en train de mourir ?
Chassant cette idée noire, il se dit qu’heureusement, il avait encore tellement de souvenirs du Japon, que la
fatale issue n’était pas pour tout de suite, s’il devait les parcourir un par un...
Et puis, il se dit aussi que le Japon ne se limitait pas à ces quelques images rabâchées, auxquelles il fallait
assurément ajouter les sushis, le shinkansen et les geishas... Pour ces dernières, il s’amusait tout le temps des
sous entendus que nombreux mettaient sur la question lorsqu’ils ne savaient pas ce que ces dames faisaient ou ne
faisaient pas exactement...
Oui heureusement, le Japon était fait de tout cela, il fallait voir ou apercevoir ces " attractions ",
mais se limiter à ça donnait une bien pauvre idée de ce qu’il était vraiment. Comprenait-il ce pays? Après une
bonne dizaine de voyages, il découvrait encore... Différence entre le tourisme de masse, produit d’agence de
voyage et le tourisme de curiosité... Il sentit que le moment n’était pas bien choisi pour aller plus loin dans
cette réflexion pour trouver des arguments pour convaincre les touristes de descendre des cars et aller là où les
guides ne les invitaient pas. Il préféra alors différer cette réflexion pour revenir à sa préoccupation du moment.
Il était 14 heures 25.
En redressant la tête, Greg aperçut Max qui revenait vers lui après son exploration. Celui-ci avait un air
satisfait :
- Tu as l’air pensif, Greg ? T’as peaufiné ton plan ?
- Peaufiné mon plan ? Euh, pas vraiment... Mais bon, va falloir se jeter à l’eau. Qu’as-tu ramené de ton
exploration ?
- Oh ben je pense que t’as pas trop mal choisi le site : y a pas mal d’endroits d’où l’on peut voir le Bouddha,
sans être vu. Sauf bien sûr si nos divers copains viennent très nombreux, ils auraient alors les moyens de mettre
un sbire derrière chaque arbre, et là, foutu pour notre discrétion...
- Ouais, bien vu gars !
- Tiens je me suis dit comme ça, que peut-être il serait bon de planquer ton sac dans un endroit tranquille, fit-il
en visant la poche du sac à dos de Greg où il avait rassemblé les papiers qui valaient si chers...
- Pas mauvaise idée ! Faudra cher collaborateur que j’envisage de vous gratifier d’une prime, voire d’une petite
augmentation...
- Ah si tu le dis, c’est pas de refus... J’allais envisager de créer une section syndicale pour canaliser la
grogne...
- On verra ça au retour, si tu le permets. Et tu as trouvé un endroit à l’abri des regards, susceptibles
d’accueillir nos merveilles ?
- Tu vois là-bas, derrière le Bouddha ?
Max montrait au fond le mur couvert d’un toit qui entourait le bouddha . On pouvait voir le petit étal touristique
sur la droite, qui vendait cartes postales et divers souvenirs religieux.
- Oui, je le vois...
- Derrière, y a un tout petit parc, un petit bout de jardin je dirai plutôt . Y a l’habituelle guérite où se
précipitent les dames après la visite...
- Les rest rooms comme ils disent ?
- Tout à fait. Par là, il y a quelques coins sombres où l’on pourrait déposer tranquillement ton bazar... C’est
pas un très grand jardin, mais je pense qu’il y a de quoi cacher quelque chose.
- Tu es sûr ? Avec tout le trafic de ces dames qui vont se soulager, ça fait un peu beaucoup de passage, non ?
- Mais je fais justement confiance à ton talent pour passer le plus inaperçu possible, style le brave gaijin qui
photographie les oiseaux, après avoir mitraillé le monument qu’il vient de visiter...
- Ouais... Pas facile de passer inaperçu pour un gaijin... Peut-être que l’ami Hamada serait mieux placé ?
- Oui, mais imagine que l’un de nos chers amis nous aperçoive avec Hamada discutant ou pire lui donnant les
documents, et il est grillé...
- T’as raison... Trop tard, j’aurais du penser à ce point avant...
- T’affoles pas boss-san, je suis sûr que y a moyen de se débrouiller sans lui. Et puis, il nous est utile dehors.
- Et Sunghee ?
- Je l’ai aperçue y a cinq minutes, elle admirait le Bouddha... 
- Pas facile non plus de lui donner les documents... Bon, t’as sans doute raison, je vais aller faire un tour
là-bas, et si ça m’inspire, je dépose le bazar. Tu restes par ici ?
- Oui, je vais te remplacer à la surveillance...
- Je reviens dès que possible, car l’heure tourne... Nos premiers invités ne vont pas tarder à arriver...
Greg quitta son compagnon, pour passer devant le bassin où un groupe de lycéennes se lavait consciencieusement les
mains et buvait une gorgée d’eau purificatrice. Il admira un court instant ces mollets nus que les lycéennes
locales offraient toujours aux regards quelle que soit la température ambiante. De là, il se dirigea vers le
Bouddha, auquel il fit une respectueuse salutation silencieuse, le priant de veiller sur son petit groupe
d’aventuriers. Un rapide regard vers Sunghee qui prenait quelques photos lui montra que tout allait bien de ce
côté. Ensuite, il passa de l’autre côté de l’enceinte, pour apercevoir la guérite annoncée par Max. Une dizaine de
lycéens cassaient la graine pas bien loin de cette guérite, tout en discutant de la prochaine console de jeu que
l’un allait bientôt acheter. Pour la discrétion, pas l’idéal avec ces gars pour qui un gaijin
était synonyme de curiosité... Suivant le conseil de Max, il sortit son appareil photo, et prit quelques clichés, entrant dans
son rôle de touriste occidental qui ne fait pas les mêmes photos que les touristes classiques. L’avantage du lieu
était qu’il était facile de surveiller toute personne dans le champ de vision, puisqu’en dehors du trafic pour
aller et revenir aux rest rooms, il n’y avait que les lycéens.
Il s’assit à quelque distance du groupe, et fit mine de chercher un objectif dans son sac à dos. Il retira la
fameuse pochette, et en observant attentivement autour de lui pendant quelques instants, il aperçut l’endroit où
il allait la mettre : quelques rochers offraient une planque d’assez bonne qualité. Les lycéens s’en allèrent peu
après, laissant à Greg le terrain vide pour y déposer son paquet. Quelques instants plus tard, veillant bien à ce
que personne ne soit dans son champ de vision, il se débarrassa de son paquet dans une fente entre deux rochers.
Il alla ensuite s’asseoir un peu plus loin, des fois que quelqu’un ait l’idée de regarder où ce gaijin serait
resté assis. Puis il regagna le Bouddha, sans un regard vers le précieux paquet. Il aperçut Max qui venait à sa
rencontre.
- Alors ? Je commençai à m’inquiéter, l’heure tourne...
- Pas de soucis ! Ton idée était la bonne, j’ai trouvé un coin entre deux rochers, parfait !
- Et personne ne t’as vu ?
- Non, j’ai bien regardé autour de moi. C’était pas facile, parce que la guérite attire pas mal de monde...
- Ouais, mais d’un autre côté, ça permet de se balader par là sans que ça paraisse suspect : tu peux faire comme si
tu attendais un copain qui est à l’intérieur... Donc ta présence là n’a rien d’étrange.
- Vrai ; ça gamberge bien, chez toi aujourd’hui !
Greg jeta alors un coup d’œil à sa montre : 14 heures 40. Les premiers invités, les yakuzas, n'allaient sans doute
pas tarder à se pointer. Connaissant la ponctualité nippone, il ne serait pas surpris de les voir arriver sous
très peu. Il était même possible que quelques observateurs – japonais, donc facilement anonymes – soient déjà
présents ici ou là pour les repérer. Pourvu qu’ils ne soient pas trop nombreux, se dit-il... J’ai pas envie d’avoir
un régiment de yakuzas haineux en face de moi... Max interrompit la méditation de son boss :
- Et qu’est-ce qu’on fait maintenant, Greg ?
- Je crois qu’on n'a plus qu’à attendre... Moi, je vais aller m’asseoir là-bas, près du vendeur de cartes postales, et
toi, tu n’as qu’à tourner tranquillement autour du Bouddha pour l’admirer. Fais le touriste ! Et si tu peux le prier
de garder un œil bienveillant sur nous...
Les deux amis se séparèrent. Greg prit son poste d’observation, alors que Max jouait au touriste. Un groupe emmené
par une jeune japonaise court vêtue dans son tailleur rose de guide, tenant fièrement au-dessus de sa tête le petit
drapeau de son agence s’arrêta à quelques mètres de lui. La jeune guide entama alors quelques explications
historiques mais surtout numériques (taille, poids et années de construction du Bouddha notamment). Pendant qu’elle
débitait sa chanson, peu nombreux étaient les membres du groupe qui l’écoutaient vraiment : certains compulsaient
fiévreusement le présentoir à cartes postales, oubliant que l’original photographié était juste derrière eux.
D’autres s’amusaient à se photographier mutuellement, avec bien sûr le Bouddha casé au fond de l’image. D’autres
enfin contemplaient le géant assis calmement depuis si longtemps.
Lorsque la guide termina imperturbablement son laïus, elle indiqua respectueusement à son cheptel qu’elle les
attendrait à 15 heures précises juste devant la sortie, c’est à dire dans un peu plus de huit minutes ajouta-t-elle
avec un dernier et rapide sourire.
A ce signal, le groupe se dispersa complètement sur le site. Nombreux furent ceux qui se dirigèrent non loin de là,
là où Greg avait fait son dépôt en nature peu avant. D’autres firent la queue pour entrer dans la carcasse du
Bouddha. D’autres enfin suivirent la guide vers la sortie. Pourquoi restaient-ils scotchés à celle-ci ? Sans doute
la peur d’être perdus courante chez l’homo turisticus japonicus, à moins que le charme de cette autoritaire mais
néanmoins ravissante guide n’opère sur certains d’entre eux... Elle avait en tout cas baissé son fier étendard, et
partait vers la sortie d’un pas résolu, suivie par son escorte.
De nombreux touristes faisaient la photo classique au pied des marches devant la statue . Soudain, Greg sut qu’il
venait d’apercevoir le premier de ses invités. Il faut dire que celui-ci ne faisait rien pour passer inaperçu :
lunettes noires, costume très voyant, un chapeau, bref le type même du yakuza. Les gens autour de lui s’écartaient
respectueusement en baissant la tête, alors que l’homme gravissait les marches en se dirigeant vers Greg. Il n’avait
sans doute pas vu Max, qui venait de sortir de l’autre côté de la visite dans les entrailles du Bouddha.
L’homme arborait un journal, mais à cette distance, Greg ne pouvait être sûr qu’il s’agisse d’un journal français.
Il se leva cependant, pour aller doucement à la rencontre de l’individu. A quelques mètres, il put enfin voir le
titre clairement : il s’agissait du Monde...
Voyant que le yakuza se dirigeait vers Greg, les quelques personnes aux alentours s’éloignèrent ostensiblement,
pour bien montrer qu’elles n’avaient rien à faire avec ces deux-là. Les deux hommes se trouvèrent en face l’un de
l’autre, et s’étudièrent quelques secondes :
- Le Monde, comme vous m’avez demandé. Pas très illustré vos journaux... Ca manque de jeunesse tout ça.
- Je ne suis pas un fan du Monde vous savez. Où est la fille ?
- Elle suit, un peu plus loin.
- Je ne demande qu’à vous croire, mais je veux être sûr qu’elle est là...
- Vous inquiétez pas, elle est là. Vous me remettez les papiers, et elle arrive, rien de plus simple, fit-il dans
un grand éclat de rire qui fit s’éloigner encore plus les gens dans les parages.
- Oui. Faites-là entrer, qu’on puisse la voir.
- Vous êtes très méfiant... Vous n’avez pas eu l’occasion de la voir suffisamment, cette... traînée... au cabaret ?
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- Ecoutez, nous sommes là pour un échange, pas pour discuter des heures sur les mœurs de vos compatriotes... Et puis
si elle faisait ce travail, c’est qu’il y a des gens pour gérer ce business, et des clients pour venir la regarder.
Greg se souvint soudainement qu’on lui avait maintes fois recommandé de ne pas trop discuter avec les yakuzas, qui
se fâchaient facilement.
- Vous êtes toujours très directs vous les occidentaux. Mais bon, je n’ai pas beaucoup de temps, on va la faire
rentrer. Elle restera là-bas, au fond : vous voyez le mur près de la sortie là-bas ? Je vais la faire mettre là.
Mais souvenez-vous que je n’ai pas pour habitude d’obéir aux ordres. Encore moins venant d’un gaijin...
Greg sentit bien le mépris que l’homme mettait sur ce dernier mot. Il fit signe à Max, tout en acquiesçant :
- OK, ça me va.
L’homme prit son téléphone, et éructa quelques mots dedans, pas très polis pour la jeune fille, d’après ce que Greg
put en comprendre... Quelques minutes plus tard, il vit effectivement entrer trois personnes, une fille et deux
individus qu’il assimila à des yakuzas. Trop loin pour reconnaître Akiko, il attendit que Max se soit suffisamment
approché.
Celui-ci descendit les marches, et se dirigea vers le groupe. Il put reconnaître Akiko qui avait l’air terrorisée.
Sans doute ne l’avait-on pas prévenue de ce qu’on allait faire d’elle, et pouvait donc s’attendre au pire... Il se
retourna pour faire signe à Greg. Celui-ci aperçut Sunghee qui continuait à mitrailler la statue à proximité.
Il
profita de l’occasion pour lui montrer très discrètement qu’Akiko était arrivée juste derrière...
Le yakuza s’était retourné vers l’entrée. Il s’approcha de Greg et dit :
- Bon, votre complice a reconnu la marchandise ?
- Oui, il semble que oui...
- Bon, je vous ai montré ma bonne volonté, maintenant il vous reste à faire votre part du marché.
- Oui. Je vais chercher les documents...
- Ah, pas si débutant que ça, vous ne les avez pas sur vous... Un autre complice peut-être dans les parages ?
- Je reviens avec les documents, c’est l’essentiel.
- Vous savez, toutes ces précautions ne sont pas très utiles : la fille ne nous intéresse pas, j’en ramasse à la
pelle à la sortie des boîtes de nuit quand j’ai besoin de matière première...
Greg ignora ce dernier avis, puis partit vers sa cachette, tout en veillant à ne pas être suivi. Il regarda
l’heure : 15h08. Il lui était nécessaire de gagner un peu de temps, car il souhaitait mettre face à face les
invités, pour pouvoir disparaître plus facilement après avoir donné les documents et récupéré Akiko. Il attendit
donc un peu à côté de sa cachette, et quand il jugea qu’il ne pouvait faire attendre plus le yakuza, il repartit
d’un pas nonchalant vers celui-ci, la pochette glissée sous son bras. L’homme n’avait pas bougé, il avait
simplement allumé une cigarette américaine, qu’il arborait fièrement en bouche. Il était presque 15 heures 15.
Akiko était toujours avec ses gardes du corps au fond du jardin. Max était à mi distance, regardant très
attentivement vers Greg. Sunghee était assise un peu plus loin, à quelques dizaines de mètres d’Akiko. Elle
semblait se reposer après son marathon photographique autour du Bouddha. Elle devait en fait attendre le signe de
Greg pour emmener Akiko lorsque celle-ci serait libérée.
Le yakuza commençait à montrer de l’énervement, et rejoint Greg rapidement :
- Alors, la fille est là, vous les avez ces papiers ?
- Oui. Je les ai.
- Montrez-les moi !
- Calmez-vous ! Nous avons intérêt tous les deux à aller au bout de cet échange, alors allons-y calmement.
Le yakuza ne répondit rien. Il se contenta de fixer Greg d’un regard dur. Celui-ci prit la pochette sous son
blouson.
- Allons là-bas, fit-il en montrant derrière le présentoir à cartes postales. On sera plus tranquilles pour
discuter.
- OK, on se presse un peu !
Arrivés à destination, Greg se retourna et s’adressa au yakuza :
- Restez à distance, je vous les montre d’ici. Ne m’obligez pas à appeler à l’aide... J’ai l’impression que tout le
monde ici sait quel genre de job vous faites, du moins quel est votre employeur...
Greg ouvrit l’enveloppe, tout en surveillant alternativement son interlocuteur et l’entrée du parc. Akiko et ses
accompagnateurs ne bougeaient pas. Nul signe d’Alan. Il était 15 heures 20. Les américains étaient-ils moins
ponctuels que les japonais ? Très possible. Greg montra les quelques documents contenus dans la pochette : des
photos, et des rapports en japonais et en anglais. D’où il était, le yakuza put vérifier qu’il s’agissait bien des
originaux des documents qu’il devait récupérer.
- C’est nos clients qui vont être contents...
- Vos clients ?
- Oui, nos clients... Que voulez-vous que nous fassions de ces papiers ? Ces clients ont fait appel à nous pour les
récupérer A TOUT PRIX. Voilà qui est un appel d’offre tout à fait intéressant pour nous...
- Mais qui sont-ils ?
- Si vous réfléchissez un peu, vous pouvez peut-être l’imaginer... Sauf si vous êtes plus nuls que je ne le pense.
- OK, bon, tout de façon, tout cela ne me regarde plus conclut Greg, tout en jetant un regard vers le fond du parc.
Il n’y avait toujours personne en vue qui pourrait correspondre à Alan...
Le yakuza reprit son téléphone, et peu après, Akiko fut poussée sans ménagement par ses accompagnateurs. Après
quelques instants, Max s’approcha d’elle et lui montra discrètement Sunghee assise sur le banc près de la sortie :
- Suis cette fille qui est assise sur le banc là-bas sans rien dire dès que tu la voies se lever, compris ?
- D’accord fit la jeune fille encore très apeurée par les yakuzas qui n’étaient pas très loin et surprise d’avoir
retrouvé Max.
Les deux gardes du corps se postèrent alors près de la sortie, semblant attendre le signal de leur chef lorsque
celui-ci aurait les documents. Alan et deux de ses hommes passèrent alors juste à côté d’eux en les ignorant.
Lorsque Greg aperçut les américains, il était 15 heures 28 à sa montre. Ponctuels !Il poussa un léger soupir, et
tendit le paquet au yakuza. Celui-ci fit signe à ses acolytes qui vinrent pour le rejoindre. Sunghee se leva peu
après, suivie de près par Akiko. Les deux filles gagnèrent la sortie d’un pas accéléré. Alan s’approcha de Greg et
lui fit signe. Celui-ci allait se décider à faire les présentations, lorsque Alan s’écria :
- Tiens, mais c’est Monsieur Suzuki !
Le yakuza grogna tout en se tournant vers l’intrus :
- Mais je vous trouve toujours sur mon chemin, vous !
- Je peux en dire autant... Travaillant sur les mêmes affaires, ça n’est pas si surprenant...
- Que voulez-vous ?
- Sans doute la même chose que vous... Je vois que vous m’avez pris de vitesse auprès de notre ami commun, fit-il
en indiquant Greg du regard.
Greg regardait avec étonnement les deux adversaires se toiser. Il se demandait comment il allait pouvoir sortir de
cette situation. Alan reprit la parole, s’adressant au japonais :
- Je pense que vous avez vérifié que tout est bien là fit-il en fixant le paquet de documents qui pendaient dans la
main de Greg.
Le yakuza restait silencieux, essayant sans doute de trouver lui aussi une issue.
- Greg, mon ami, je suis désolé, mais je ne pourrais pas vous donner la prime dont nous avions parlé. Je crois
qu’il vous reste à nous laisser régler ce problème entre nous. J’ai déjà dû vous dire que vous n’aviez rien à faire dans
ce genre de business. En voilà encore une preuve. Trop de gens étaient à vos trousses.
- Vous parlez trop, vous les occidentaux, s’énerva le yakuza.
Se tournant vers Greg, il continua :
- Donnez-moi ces documents, comme prévu, et filez !
Greg remit tous les papiers dans la pochette, et la posa par terre :
- Bon, je crois effectivement que je vais suivre vos conseils.
Il se releva, et s’éloigna à reculons. Les deux hommes se toisaient avec haine.
Greg en profita pour s’enfuir rapidement, suivi par Max. Lorsqu’il fut proche de la sortie, il entendit une petite
détonation et se retourna : la pochette n’était plus qu’un paquet de cendres. Lequel des deux avait eu la
possibilité de la détruire ? Greg n’avait pu le voir. Sans doute Alan, qui n’avait rien à perdre si les documents
disparaissaient. Quelques personnes inquiètes doublèrent Max et Greg alors qu’ils passaient le portail d’entrée.
La reconnaissance des lieux le matin ne servit pas à grand chose : Greg décida soudainement de retourner à la gare.
De là, ils prirent un taxi pour regagner le centre de la ville . Dans le taxi, Greg appela Hamada :
- Hamada-san ?
- Oui, Greg-san ?
- Tout va bien ? Où êtes-vous ?
- Sur le quai de la gare de Kamakura. Tout va bien ; mademoiselle Akiko est assez éprouvée, elle ne parle pas
beaucoup, mais ça se passe bien. Mademoiselle Sunghee et moi, nous essayons de la réconforter.
- Parfait. C’est peut-être mieux que vous quittiez Kamakura sans nous, on ne sait jamais.
- Et pour vous, tout va bien ?
- Oui, on a réussit à laisser nos deux invités s’expliquer entre eux... Reste maintenant à quitter Kamakura. Nous
sommes dans un taxi, on va aller finalement jusqu’à Yohohama avec cette voiture. Je pense qu’on va pouvoir rentrer
à Tokyo ce soir...
- Vraiment ?
- Oui. Rentre chez toi avec les deux filles. On vous retrouve là-bas. Faut qu’on s’occupe de notre prisonnier
aussi ; il m’est sympathique ce gars ! Et puis ça nous a pas beaucoup servi de le garder prisonnier...
- D’accord Greg-san. Je te laisse, un train arrive, on va le prendre.
- Je te rappelle en cas de soucis. On se retrouve chez toi. Mata ne.
- Kyo tsukette ne ! Mata ne.
Et pendant que le train filait vers Yokohama, le taxi en faisait de même. Ils arrivèrent pratiquement à la même
heure en vue de Yokohama. Le train fila directement vers Tokyo, pendant que Greg et Max se firent déposer devant la
gare. De grandes avenues perpendiculaires, des buildings modernes, de grands hôtels entouraient la gare. Mais ils
n’étaient pas là pour faire du tourisme, malgré le quartier chinois proche très réputé... Une autre fois
peut-être...
Ils prirent en fait le train suivant celui d’Hamada et des filles.
Il était 19 heures lorsqu’il arrivèrent à l’appartement d’Hamada. Celui-ci les attendaient en compagnie de Sunghee,
alors qu’Akiko était endormie dans la chambre. Le prisonnier lui était réveillé depuis bien longtemps lorsque Greg
vint lui parler :
- Alors, ça n’a pas été trop long ?
- Oh, je commence à avoir l’habitude...
- J’ai une bonne nouvelle, on va vous rendre votre liberté.
- Non ?
- Eh si... Va falloir qu’on en passe par les formalités habituelles...
- OK, compris.
- On va faire simple, notre copain va nous emmener en voiture, et on va vous relâcher quelque part dans Tokyo...
Max, Greg et Hamada s’occupèrent de cette formalité : il suffit de bander les yeux à leur prisonnier, puis de rouler
vers le cœur de la ville. Celui-ci ne fit aucun problème. Une fois arrivés dans le quartier de Nippori, au nord est
de la ville, pas bien loin d’Ueno, le bandeau fut retiré. Devant la gare de Nippori, Greg descendit avec son
prisonnier, et l’accompagna à l’intérieur :
- Bon, ben nous y voilà.
- Nippori ? Vous auriez pu me déposer à Chiyoda-Ku, pas loin de chez mon employeur... Les taxis, c’est plus ce que
c’était. C'est que j’ai encore du chemin, moi !
- Désolé, mais nous avons encore pas mal de choses à faire. Content d’avoir fait votre connaissance, les
circonstances n’étaient pas vraiment idéales... Espérant que vous ne vous êtes pas trop embêté en notre compagnie...
- Ce sont les imprévisibles de mon métier, vous en faites pas. Bon, je vais vous laisser alors. Bonne chance, je pense
que vous en aurez besoin...
L’homme s’éloigna rapidement vers les guichets de la gare. Greg resta un instant à regarder la silhouette de l’homme
disparaître, tout en méditant les dernières paroles de celui-ci, puis regagna la voiture.
De retour chez Hamada, les trois hommes retrouvèrent les deux filles. L’une dormait encore, et l’autre lisait
toujours.
Il restait encore pas mal de choses à régler à Tokyo : récupérer Vanella le lendemain ; voir comment Akiko se
remettait de sa captivité et lui faire oublier ces quelques jours difficiles ; et tenter de retrouver Hitomi, dont
la disparition inquiétait toujours Greg. Enfin, filer au plus vite, et quitter le Japon pour des vacances méritées.
Mais il y avait encore du pain sur la planche...
Thierry
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